Missak – Poète Anonyme (2008)

 

 

Ecouter le son, voir le clip

Un walkman.

« Mélancolique, j’me cale en mélomane alcoolique équipé d’un walkman et d’une bouteille de vodka, votre cas est guérie m’a dit cette pétasse à fric, aphrodisiaque cette meuf, je l’écoutais même pas du même pas ! J’me dirige vers le centre de ma ville, mon personnel asile assez désert, pour une fois presque vide, avide de soupirs, j’évite les sourires, les sous partent, le ciel pleure, le son reste et j’empire, et j’m’empare de repères impossibles à saisir comme César, dans cet art, j’voudrais avoir mon empire, mais j’ai qu’une feuille, un feutre, un feu infernal, infiniment enfermé dans ma spirale sans cristal, y’a pas de Jésus Christ al mais seulement ma gueule, je suis seul, sale, sous le ciel qui dégueule des anges défoncés qui ne font plus que le mal et je mêle à ça du marbre et je deviens un pierre tombale, je tombe hallucinogène, c’que j’bois me rend ouf, tout le monde croit que je tousse, en réalité j’étouffe, et je taffe dans ma tête pour ne pas agoniser, voilà les pensées insensées d’un homme alcoolisé. OK. Poète Anonyme. »

Un walkman dont les engrenages usés étirent une bande magnétique sans fin. Une bouteille.

« Alcoolique à l’école, t’es décalé, tu décolles, tes qualités découlent et coulent quand la liqueur t’envole ! Poète anonyme, c’est de toi que j’cause ! C’est pour toi si j’casse ça ! A chacun sa cause ! »

Un walkman dont les engrenages usés étirent une bande magnétique sans fin. Une bouteille dont s’échappe des valeurs alcoolisées. Un joint.

« A l’instant sous LSD, elle a cédé ta volonté, sale en Satan, nah aux prods, t’es prêt à partir dans les étoiles, étalé dans un champ, à chaper des chats volants, échappés de ton esprit en portant ton cerf-volant, encerclé par tes potes, tu te fais appâter, tu lèves la patte et le pet tu fais monter, et tu penses et tu rappes, et tu penses que tu claques et en larmes t’éclates parce que t’es défoncé ! »

Un walkman dont les engrenages usés étirent une bande magnétique sans fin. Une bouteille dont s’échappe des valeurs alcoolisées. Un joint noirci par le vieux tabac brûlé. Un buvard.

« Des fois on sait plus à quel monde on se voue, mais dans le ce-vi tu sévis, allez vas-y man avoue, un avis de perché au buvard aspergé a surgi de ta bouche quand t’as voulu te justifier, juste kiffer tes pensées, c’est pour ça que tu prod, pro des proses, jamais tu poses et t’écris avec tes codes, il faut gérer ta vie et gérer ta défonce, voilà les mots d’un homme sous LSD qui s’enfonce. Poète Anonyme. »

Un walkman dont les engrenages usés étirent une bande magnétique sans fin. Une bouteille dont s’échappe des valeurs alcoolisées. Un joint noirci par le vieux tabac brûlé. Un buvard décoloré au fumet hallucinogène.

« Homme au buvard abusé, du biz aux phases embrasées, embrassé par les basses et par les buzz, tu finis déphasé. Poète anonyme, c’est de toi que j’cause ! »

Un walkman dont les engrenages usés étirent une bande magnétique sans fin. Une bouteille dont s’échappe des valeurs alcoolisées. Un joint noirci par le vieux tabac brûlé. Un buvard décoloré au fumet hallucinogène. Une lame.

« Ô ma lame triste, quand tu sonnes l’alarme grise, dans un monde rose, on te sort toujours une larme prise à la volée par une sale crise à l’intérieur de ta tête, une sale voix t’brise et te pousse à la défaite, heureusement qu’il te reste le rap, le reste te gave, la peste moins grave pour toi que leurs faces de trad, tu fauches le rêve en te mettant dans ta soucoupe, tu dis que tu crèves à chaque fois que personne t’écoutes, on sait que t’as du talent, pas la peine de t’isoler ou de faire à fond le gars qui maîtrise le pistolet, tu t’rappelles les textes que tu caches sous ton matelas, sors-les, fais les voir que je les mate la, tu peux nier la vérité jusqu’à tout te cacher, même à base de pillave jusqu’à gerber tous tes cachets. Poète Anonyme »

Un walkman dont les engrenages usés étirent une bande magnétique sans fin. Une bouteille dont s’échappe des valeurs alcoolisées. Un joint noirci par le vieux tabac brûlé. Un buvard décoloré au fumet hallucinogène. Une lame dont l’éclat révèle son caractère inusité. Un stylo.

« Poète anonyme, tu l’es, je le suis aussi mais moi j’enlace le son, la solution se tient dans le stylo, retiens la leçon, poète anonyme, nous sommes, je le case aussi pour moi, le mot synonyme est seul face à mon putain de cas ! »

Un walkman dont les engrenages usés étirent une bande magnétique sans fin. Une bouteille dont s’échappe des valeurs alcoolisées. Un joint noirci par le vieux tabac brûlé. Un buvard décoloré au fumet hallucinogène. Une lame dont l’éclat révèle son caractère inusité. Un stylo à l’encre salvatrice. Un ennemi.

« Perkiz Mentale, c’est de toi que j’cause ! »

Un walkman dont les engrenages usés étirent une bande magnétique sans fin. Une bouteille dont s’échappe des valeurs alcoolisées. Un joint noirci par le vieux tabac brûlé. Un buvard décoloré au fumet hallucinogène. Une lame dont l’éclat révèle son caractère inusité. Un stylo à l’encre salvatrice. Un ennemi : la drogue, cette perquisition mentale… Un poète anonyme qui lutte.

« M.I.2.S.A.K !! »

Missak, un poète anonyme qui lutte. Un poète qui n’aura de cesse de vous tourmenter l’esprit depuis son premier maxi. Un poète qui a sorti un classique en 2008.

 

 

 

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Chase & Status – More Than Alot (2008)

 

Ecouter l’album

La nuit semble avoir repris ses droits sur la mégapole. Alors que je déambule anxieux sur les trottoirs noircis par le kérosène, les noctambules commencent à faire surface. Cigarette au bec, verre à la main et bonnet vissé sur le crâne, ils s’esclaffent et expriment leur joie de vivre. Ce sont les stars de la nuit. Plus haut, dans la noirceur onirique de l’univers,les étoiles brillent de mille feux. Elles aussi, ce sont les stars des nuits de Londres. De mon côté, ruminant ma rancœur et sublimant ma déprime au gré des sans-abri et des rôdeurs, je marche sans faire attention à eux, sans réel but, si ce n’est de s’évader vulgairement de ce monde froid.
Quand au coin d’une rue, une envoûtante mélodie bouclée affleure mes sens : « Mixing sweet love, Lifting me up, Ahhhh…. ». Au fond d’une ruelle, derrière quelques monts de déchets et de carcasses mécaniques, je distingue la porte entrouverte d’un club. La lumière qui en réchappe brille plus encore que celle des étoiles. La rythmique est hypnotisante, enivrante. Sans m’en rendre compte, j’avance d’un pas décidé vers l’antre sonore. « I Can’t get enough, Mixing sweet love, (sweet love) Ahhhh…. ». Aucun agent, aucun videur ne vient m’empêcher de rentrer. Je pénètre les lieux.

Immédiatement, l’intégralité de mon corps est saisi de sensations que je n’avais jamais ressenti. Autour de moi, une foule immense se déhanche de manière désordonnée sur une rythmique électrique. Au milieu de stromboscopes éreintants et de lasers désaxés, l’homogénéité de cette masse informe de corps humains est presque divine. Le beat « Music Club » est increvable, infini, ensorcelant. Je me jette sur la piste. Je me mêle aux bustes et à la sueur environnante. Les regards se croisent, les torses se heurtent. En à peine quelques instants, les hallucinations me frappent. Je suis surpuissant. Je suis un MC technique, un dieu du microphone, un rappeur invincible « Against All Odds« . Les minutes passent mais paraissent comme des secondes. Les styles fusionnent, les genres se confondent. La musique se charge de tempos africains et jamaïcains.L’électronique devient jungle et dubstep au rythme audiovisuel du club. « Smash TV » ! Comme libéré par le malin musical, mon corps ne peut interrompre sa chorégraphie déchainée. « Eastern Jam » ! Comme ensorcelé par l’électronique orientale de la ryhtmique, mon esprit est libéré de ses lourdes chaînes.

Au milieu de cette foule de démons, une forme séduisante progresse vers moi telle une prédatrice. Ses yeux sont braises, sa peau lave en fusion.
Je peux plus détacher mon regard. C’est une succube. Une démone qui a décidé de détruire mon coeur, de le mettre en « Pieces » : « You don’t care ’bout me anymore / That’s why you / You want to break my heart / Into pieces on the floor ». Au-dessus des basses assourdissantes, sa voix porte jusqu’à mon esprit des mélopées dangereusement fascinantes aux accents soul : « Take me Away  » ! Nos corps se rapprochent de manière étrangement langoureuse et électrique. Nos dépouilles charnelles se mêlent et se confondent. Ses lèvres ont un goût de cendres. Mes sens hurlent l’extase. Une extase de plaisir et de souffrance. Une jouissance dysphorique et neurasthésique. Un tango avec le diable en personne. So sorry, if I « Hurt You » clame déjà cet ange démoniaque ! En vain, j’essaie de m’extraire de l’emprise de cette succube. Mais le monstre revient à la charge et déploie ses plus chants les plus séduisants pour me rappeller à elle : « You see my face again / You need to stop running / Every time I’m there / Your heart starts rushing / Think that I don’t know / You certainly feel something / I’ve seen that look before / You need to stop running ». Mon corps se soustrait à mon esprit. Mon âme s’échappe de ma carcasse. Quitter la pénombre et l’extase pour retourner à cette morne existence ? « Is it worth it ? »

Je suis dorénavant captif de cet éden infernal et féminin. Je suis prisonnier de la musique.
La musique des dieux : Chase & Status, More Than Alot.

 

Best tracks :

1/ Running

2/ Pieces ft. Plan B

3/ Is it worth it ?

4/ Heartbeat (C&S Mix)

5/ Can’t Get Enough

AP.9 – Streets (2009)

Ecouter le morceau

2002. Los Angeles, Californie. Après la cérémonie des BET Awards, la nuit est déjà tombée sur la mégalopole. Soudain, dans la pénombre, des gyrophares rouges se mettent à hurler. Arrivée sur place, une petite troupe de médecins urgentistes s’active :
« Clear ! (…) Still no pulse ! »
« Ok, let’s go again ! Three Sixty ! »
« Charging ! »
« All clear ? »
« Clear ! (…) Still no pulse ! »
Douze balles dans l’abdomen. Alors que son corps est étendu sur une civière et que des flots rouges se déversent de son abdomen, AP.9 (du groupe Mob Figaz) se souvient. Sur le titre « Streets« , il se souvient son ghetto : « I can’t breathe without you ».

Sur une instrumentale trap old school grandiloquente et ultra efficace, son cœur l’attaque férocement alors qu’il quitte les rues qui l’ont vu naître. Des rues qui l’ont vu grandir, courir, flirter et rire. Pourtant, ces rues l’ont aussi profondément blessé.
« I’m crying for you, also dying for you, again for you, until the end… »
Avant de le blesser par balles, ces quartiers l’ont d’abord obsédé jusqu’à le rendre intensément paranoïaque : « I’m so in love with the streets, i can’t retreat ! But i’ll never turn my back on you ’cause this is how we eat ! »
Mais cette paranoïa fut ignorée et même reniée. AP.9 l’avait transformé en fierté : « We went from moving cane to selling units of the spin ».
Cette fierté le poussait à se pavaner nonchalamment dans ces rues et à exhiber sa caillasse durement acquise. Durement acquise au prix du deal et de la violence : « I got so much to gain some say, my money so insane ! »
Loin de glorifier cette violence, AP.9 tente de s’en souvenir avec objectivité. Une objectivité teintée d’une pointe d’amertume et de regrets. Il parade, il flambe. Et pourtant, il saigne. Car ce qu’AP.9 a vécu dans ces rues, peu peuvent réellement y survivre.

Dans les années 80, alors que Kenneth Huddleston aka AP.9 gambade encore en culottes courtes, une bande débarque dans sa maison. AP.9 est témoin d’un meurtre : celui de sa mère et de son grand frère. Adopté quelques mois plus tard, il finira à son tour par tomber dans l’abyme du deal et de la violence : de la violence subie à la violence commise.

Ce paradoxe, c’est la pièce maîtresse des souvenirs d’AP.9, de ses ressentis.
Perpétuellement pris entre le marteau et l’enclume, il tergiverse, hésite. Il glorifie la misère puis y préfère la richesse acquise au prix du sang avant de la proscrire et enfin de la condamner. Il enjolive la vie et le luxe du gangster, la porte en étendard, puis la renie et la prend en pitié.
Ce luxe, cette vie faite de plaisirs éphémères… : tout s’est fait sur des actes qu’il n’arrive plus à supporter. Alors, il joue la carte du cynisme, de l’humour noir et de l’égotrip comme pour mieux exorciser ce qu’il a fait ou vécu : « This thing is running, when you’re dead asleep, we took back your shadow, that’s why we live in a furious ghetto, you can’t win that battle » et « When shot to the chest, he’s back to the cradle ».
Un cynisme tendre qu’il emporte avec lui aux portes de l’Enfer : « I’m from the dust of the ghetto, see i get back where i came from ».

Dans « Streets » sur l’album Reality Check, alors que son corps est étendu sur une civière et que des flots rouges se déversent de son abdomen, AP.9 se souvient.
Il se souvient à quel point il aime son ghetto. Ce ghetto qui l’a brisé et qui a failli le tuer en 2002… Mais aussi ce ghetto qui l’a aidé à rester en vie.

Iris & Arm – Les Courants Forts (2010)

Ecouter l’album

Un long couloir de métro étrangement vide. Une lumière aveuglante et pétrifiante. Des milliers de briques blanches uniformes. Des tuyaux et des câbles à la longueur d’apparence infinie. Ce frisson qui vient parcourir ton échine. Comme tous tes congénères, tu es pris dans ces courants. Des courants dépersonnalisants et t’isolant dans cette foule pourtant si dense. Les Courants Forts
Immergés au milieu de ces courants – et pourtant nageurs immobiles – deux artistes. Deux très grands artistes : Iris & Arm.

Iris. Un artiste exceptionnel aux textes parnassiens. A chacune de ses rares prestations (Soul Sodium, Maxi de Para One, Quality Streetz), la poésie savante de ses rimes marque les esprits.
Arm. Un grand lyriciste qui a fait ses armes sur des albums aux cordes usées dont les notes chamboulent toujours nos tympans (Psykick Lyrikah).
Leur projet : parcourir ces courants. En long en large et en travers. Les parcourir pour les connaître, les comprendre. Les connaître et les comprendre pour pouvoir les quitter. Fuir ces flots monstrueux pendant quelques instants. 37 minutes 30 précisément. Dix pistes.
Pour mener à bien ce projet, ils se munissent d’équipement. Des rimes. Marquées, sincères, mélancoliques et altruistes. Des instrumentales. Violons, guitares, claviers, batteries, bruitages électroniques et samples robotiques.

Dans ces courants, le mot d’ordre est d’aller vite. Toujours plus vite. De lutter contre un temps incompressible qui tient pourtant à vous rattraper.
« Dernier quart d’heure avant les douze coups / Les douces vapeurs des dernières minutes pèsent lourd / La route est dégagée, l’essoufflement brutal / Et d’un pas décidé, j’accélère le bal »
Exercice délicat et éreintant, cette course au temps pousse chacun des compatriotes d’Iris & Arm à tous les risques au mépris de tous : « Le lièvre joue avec le feu qui l’entoure / Ambiance à couper au sécateur / Le lièvre fait fi des risques qu’il encoure / Il se fiche des trains de sénateurs ».
Sur le circuit de cette compétition perpétuelle, des îlots de béton et de ciment font office d’oasis de ravitaillement pour les coureurs. Pourtan lorsque s’approchent Iris & Arm, rien n’arrive à étancher leur soif, à satisfaire leur faim, qu’elle soit physique ou intellectuelle : « Plus j’approche, plus les idées se taisent / Et puis se pensent seulement, depuis / J’ai voulu moins d’ombre, allongé / Serein, je l’ai dit, pas prié mais presque / Plus j’approche, plus les voix se ressemblent / Plus toutes celles qu’on n’entend plus / J’avance et plus les yeux ne cernent plus rien d’autre qu’eux ».
Ces fluxs sont souvent le théâtre de quelques « excès que la raison tolère / J’épelle : grand « I » cousu sur mon blouson polaire / Gaz et ganté été comme hiver / Dégaine : casque chromé/ sur le capillaire / Micro super héros, enseigne incognito dans les artères / Reflet des villes dans la visière ». Excès de vitesse en deux roues et excès d’adrénaline ou excès d’arrogance et excès de cupidité, au final rien ne les différencie. Tant que le nageur poursuit sa course, il peut tout faire ou tout tenter quitte à tamponner quelques voisins au passage : « Ils ont ouvert le feu depuis des lustres / Affiné leur jeu /pour que tombent ceux qu’ils débusquent / Se jouent des peuples, toujours le verbe au front / L’Histoire ne se construit-elle pas sur ses pertes, au fond ? / On a des mondes que des mondes séparent / Et des visions d’ailleurs qu’écrasent d’immenses écrans / Y’a ces valeurs dont on parle tant, et pour la forme / Lorsqu’ autour y’a ces balles qui perforent ».
Lorsque ces excès ne sont pas contrôlés par les fluxs, alors les courants forts recrachent quelques autres poissons sur ses rives : « Des crédits, des geôles et des palais qu’on encadre / Vu des palaces, les pions sont minuscules / De petites mains cherchant la faille jusqu’au crépuscule / Evidemment des pages s’écrivent et se tournent ».
A avoir couru comme des dératés contre le temps, alors, parfois, ces petits poissons se rendent compte qu’ils ont perdu le temps : « Les temps perdus… / Tous t’enterrent la cause est entendue / Pendule et ponts suspendus / Nier, laisser faire en rien les restitue / Volontaire exemplaire / Sauver les interludes, braver les interdits / Tout est permis / Mais pour les rattraper, peine elle aussi perdue… »
Pour ne pas sombrer à leur tour dans les tréfonds de ces courants, Iris & Arm, comme tant d’autres, tentent de s’en extirper à leur manière, par l’art : « Dans les courants forts, poussés / hors des sillons, mort des signaux… Dessinons ! / Des morceaux d’or, de perles rares / Dévorent la vie, son tourbillon ».
D’autres, au contraire ne tentent de s’en échapper, et plongent tête la première. A leur tour, ils se laissent emporter par l’ivresse des profondeurs jusqu’à en perdre leur souffle : « Putain… j’ai démarré… un peu trop vite / Accéléré, éclaté les vitres / Blessures profondes… définitives… / Rude journée … /Un peu trop tôt… / Un peu trop vite… / Un peu trop vite… /Un peu trop speed… / Un peu trop vite… / Un peu trop tôt… / Un peu trop chaude… »
Profondément retournés par ces visions funèbres, alors, les deux rappeurs quittent les eaux, enfin. Ils prennent la plume et écrivent.
Ce flux de circulation automobile interminable, cette masse informe sur pattes qui dévale les marches, ces aiguilles qui tournent à l’unisson, imperturbables, ces milliers de dollars qui s’égrènent dans toutes les directions. Ce sont les courants forts de notre société dans lesquels l’on se laisse emporter jusqu’à la noyade. Ces courants forts : c’est nous.
L’arrivée de nos courses ? La case départ. La poussière lumineuse.

Le rap abstract français a trouvé son disque classique et ses deux idoles.
Les Courants Forts. Iris & Arm. Deux êtres seuls face au temps.
Les Courants Forts : un bijou d’abstract rap, ponctué de textes mélancoliques mais altruistes, qui sonne comme une véritable lutte contre ces courants qui nous entraînent (le temps, l’argent, la gloire…).

Best tracks :
1/ Les Courants Forts
2/ Case Départ
3/ Plus j’approche

« Retour à la case départ / Retour aux sources, au souffle, au détail / Une pause à l’aventure, mais pas / A tous ces rythmes obscurs et braves / Retour à la case départ / Calme à la base / Grimace et climat : la rage qui m’en sépare / Le ressentiment s’empare des cartes / Dès lors, retour à la case départ / Retour à la case départ / Boucle fermée / Le jour se lève un peu tard / Retour au calme, retour aux marques /On repartira quand même juste pour voir »

 

Cunninlynguists & Tonedeff – The Gates (2006)

Ecouter le morceau

The fire. The heat. The pain. Horrible for the fireman. Then, the lights turn off and we never know why… The Gates.

Soudain, la lumière se rallume. Une lumière différente cependant. La combinaison de ses couleurs est parfaite, son intensité aveuglante. A cette pureté colorimétrique éclatante se greffe quelques ondes sonores dont l’onirisme rend leur forme synthétique, presque irréelle. Dans l’ombre de cette surexposition lumineuse, des êtres à l’élocution céleste clament des airs au fatalisme angélique. Se cachant tout autant dans la diaphanéité divine des lieux, de chimériques musiciens s’exercent sur des cordes et des caissons aux sonorités ensorcelantes. Ca y est, doucement le pompier se réveille.
« Lights out, so peaceful, stressless / Things used to seem so restless »
Alors qu’il vient de subir les pires souffrances physiques qu’il soit – brûlé vif – l’homme se met à parler d’une voix rassérénée. L’endroit, qu’il voit du dessous, ne l’effraie pas. Bien au contraire, il l’enivre. L’atmosphère des lieux qui le surplombe le libère : sa mémoire lui revient. Une femme qui tombe dans ses bras. Qui met bas puis qui tombe à son tour sans que l’homme ne puisse la relever. Alors, l’homme et l’enfant, seuls.
Tout d’un coup, une tension l’interrompt dans ses remémorations. A son tour, il est tiré vers ces lieux bénis. Lentement, entouré d’anges aux mélopées angéliquement sombres, il entame son ascension vers les cieux.

Ses pieds atterrissent sur l’immatérialité. Là, un homme au regard serein garde une grille. Le pompier n’a pas une hésitation : la prospérité que cache cette grille l’attire inexorablement. Mais immédiatement, le garde s’arrête.
« Slow down son, there’s things to discuss such as family / But first, let us talk about vanity »
Bloqué aux portes de l’éden, l’homme réagit de manière agressive : que lui valent donc ces paroles insensées ?
Le gardien le reprend sur son bébé. Sa fille. Sa fille métisse qu’il n’a jamais vraiment aimé à cause de sa couleur. Une couleur qu’il s’est mis à haïr après le décès de la mère. Un désamour qui l’a mené à l’abandonner lorsqu’à l’aube de sa majorité, elle enfanta à son tour d’un descendant à la peau mate.
« Sometimes it’s too late to fix these things / The pristine dream was over / Had to face the fact she split these genes with his sick seed / With skin the darkest pigment seen / And so I kicked and screamed / Until we found the peace that distance brings », réplique le pompier. Plus important encore ! Tous les jours, lors de l’exercice de sa profession, lui-même il aurait sauvé des flammes noirs, blancs, latinos et même asiatiques à l’occasion !
« How dare you question my motivation! »
Mais le gardien ne se méprend pas face aux tentatives de justification désespérées de l’homme : « No need to second guess, your only aim was to be famous Lord knows / you’ve left behind scorched souls / Black children left chilling, later found burnt whole / So sadly, your glory’s to come urgently / Sentenced to fight fires for eternity »
Dans les flammes, l’homme vécut. Dans les flammes, il résidera pour l’éternité… Hellfire.

L’instrumentale divine de Kno. Le génie d’un Tonedeff inébranlable. La performance d’un Deacon imperturbable.
La trilogie du fireman (« The Gates » précédé par « Never Know Why » et suivi par « Hellfire ») se fend d’un titre d’une magistralité inégalée, tandis que le rap – le hip-hop même – s’enorgueillit de l’une de ses plus magnifiques bandes sonores (la plus belle ?) : A Piece of Strange.

Memories – Memories (2014)

Ecouter l’album

Étrangement, la notion de souvenir est souvent liée à une autre notion typiquement humaine : celle des sentiments. L’on se remémore souvent les bons moments, où nous étions heureux, où nous avons ri, ou au contraire ceux où le désespoir ou la peur se sont emparés de nous.
Le devoir de mémoire n’est-il d’ailleurs pas un travail consistant à se rappeler ce sentiment d’horreur passé pour qu’il n’aie plus raison d’être dans le futur ?
Pourtant loin de tremper dans ce genre d’exercice, Memories, le premier EP du groupe de punk hardcore du même nom remplit en quelque sorte la même fonction : rappeler à la mémoire.

« Awareness« , morceau introductif plante d’ailleurs un décor très mémoriel : les guitares et les basses se chargent d’un ton de reproche musicalement violent lorsque débarque le chanteur Johann Ritchie. D’une voix d’abord plaintive et mélodique, le chant se fait charge haineuse puis véritable décharge de colère et de désespoir dans un discours entièrement au passé. Oui. Les souvenirs blessent.
Cette blessure bien plus morale que physique se révèle être au fait une « Deception » due à une aventure amoureuse qui a mal tourné. Sans aucun autre indice que le numéro de track qui nous indique que le morceau a changé, la colère des Memories se prolonge et se transforme en brûlot incandescent où les guitares électriques et la batterie empruntent autant aux regrets profonds qu’à une rage explosive. Le chant devient un cri, que dis-je un hurlement même. Plus violente qu’un Zack de la Rocha ou qu’un Jonathan Davis, la voix du leader vocal sonne comme une clameur des enfers, une complainte composée entre remords et colère dévastatrice. Les deux guitares, Sébastien et Clément ainsi que la basse, Julien, sont le pendant mélodique de cette complainte : leurs riffs d’écorchés vifs vous promettent de vous entraîner avec eux dans les profondeurs les plus sombres de la mémoire.
« Promise Yourself« , tel est d’ailleurs l’aphorisme du groupe. Après avoir fleurté avec la litanie sombre, le discours se transforme, évolue, s’optimise. La batterie, Baptiste, se fait moins virulente, plus électrique, les guitares moins pessimistes, plus oniriques. Sans pour autant quitter son apparat spleenesque, le morceau invite à l’alacrité et aux doux moments : « promise yourself, to be so strong, that nothing can disturb, your peace of mind, to talk health, happiness and prosperity, to every person you meet, to every person you meet ».
Mais malgré les efforts, les promesses sont parfois rompues. Sur le quatrième morceau « Ephemeral and loyalty« , le groupe rappelle à quel point chaque être humain est imparfait et qu’il peut être tour à tour, le bon, la brute ou le truand. Ou plutôt « those who leave, those who stay and those who arrive ». L’encéphale rempli de souvenirs, le morceau se fait encore une fois mémoire. Mémoire de ces amis partis et qui nous ont peiné, mais aussi mémoire de ces amis restés et sur lesquels l’on ne compte pas assez.
Le temps s’écoule et avec elle la mémoire s’affaiblit. « I aged« , c’est le conte d’un vieil homme qui a beaucoup vécu. D’un homme qui a énormément de souvenirs et dont la langueur de la nostalgie n’a d’égal que la profondeur des sillons qui creusent désormais son visage. La rage est dévastatrice au micro mais pourtant l’homme est profondément calme en son intérieur. Assis sur sa chaise, il tente de se remémorer sa vie antérieure. Entre déceptions amoureuses et amitiés brisées mais aussi doux moments et promesses infantiles, le vieil homme se rappelle à quel point ses sentiments ont forgé sa jeunesse. Une jeunesse qui a quittée son corps mais qui embrume encore profondément son esprit. Un esprit désormais tranquille face à l’arrivée de l’oraison funèbre. Il reposera en paix : « today i am here, today i am here, sat on a chair, time and regrets, time and regrets, forever are gone, death watches me while, death watches me while i wathch the youth ».

Best track : Promise Yourself.

Remémorez-vous à votre tour sur : http://memories75.bandcamp.com/

Nirvana – Something in the way (1991)

Ecouter le morceau

C’était une guitare sèche légèrement désaccordée qui chuchotait quelques notes. Seule.
Puis soudain, une rencontre. Un homme sous un pont, allongé sur le trottoir. A demi-éveillé, son souffle exhale des rumeurs de solutions alcoolisées. Il est couché par terre, comme une grosse pierre ou une boite de conserve sur les pavés qui gênerait les passants. Il est quelque chose sur la route.
Au fur et à mesure que l’instrument à cordes égrène sa mélodie, l’homme émerge doucement des bras de Morphée. Il se met à chanter. D’abord à demi-mot, il élève ensuite la voix et débute une sérénade envoutante :
« Something in the way, mmm-mmm
Something in the play, yeah, mmm-mmm »
En boucle, inlassablement, l’homme nous raconte son histoire en deux phrases d’une réelle simplicité mais d’une sincérité déconcertante. Sa voix nous enivre, nous embaûme, nous berce au gré de son malheur et de sa pauvreté.
Désormais, un violon et un batteur ont rejoint le musicien et le chanteur. Le premier surprend par son classicisme exaltant et sa justesse rare tandis que le second nous entraîne dans un rythme presque hypnotisant.
Les hommes du quatuor sont maintenant au sommet de leurs arts respectifs. Alors, l’homme commence à reprendre sa position couchée pour clamer une dernière fois que :
Perdu quelque part dans la cité, finalement nous sommes tous quelque chose de paumé sur le chemin…